Qumrân

 

« THE ARCHAEOLOGY OF QUMRAN REVISISTED »

par Jean-Baptiste Humbert, op.
Directeur du laboratoire d’Archéologie de l’École Biblique.

A – Présentation du dossier Qumrân original

Les trois versants du dossier Qumrân, les manuscrits, les sources historiques et l’archéologie du site, ont été combinés pour élaborer l’interprétation essénienne qui fut longtemps seule admise pour la toile de fond la plus adéquate à la littérature qumrânienne. La maîtrise du dossier Qumrân oblige de les confronter. Des liens indéniables les rapprochent. Les manuscrits des grottes et Qumrân sont associés par un type de jarre sans parallèle connu, retrouvée tant dans les grottes que sur le site. Les manuscrits trouvent chez les historiens de l’Antiquité une résonnance juive historico-religieuse, convenable. La morphologie et l’archéologie du site sont assez atypiques pour qu’on y associe une secte juive aux us non conformes.

Des manuscrits – Qumrân débute en 1947 à Jérusalem avec l’apparition des manuscrits dits « de la mer Morte » sur le marché des antiquités. Dix ans plus tard, on décomptait les restes de 800 à 900 rouleaux dont la chronologie s’étale entre le IIIe s. et le Ier s. av. J.-C. Ils ont été trouvés par les bédouins Ta‘mareh qui nomadisaient entre Bethléhem et la mer Morte. Dès lors leur origine était indiquée.

Des grottes – Ce n’est qu’en 1949 que les Ta‘mareh ont révélé le lieu d’origine des manuscrits : la Grotte 1Q, une anfractuosité exiguë dans la falaise qui domine le nord-est de la mer. En 1952, l’exploration systématique de la falaise, en collaboration avec l’American School of Oriental Research, a recensé 180 cavités de modestes dimensions. En 1952, cinq grottes ont livré des manuscrits : grottes 2Q, 3Q, 4Q, 5Q et 6Q. En 1955, les fouilles archéologiques de la terrasse de Qumrân découvrirent 7Q, 8Q, 9Q, 10Q. La grotte 11Q est sauvée du pillage bédouin en 1956. Les cavités creusées de main d’homme dans la terrasse marneuse doivent être rattachées au site de Qumrân de par la proximité et par le temps nécesaire à leur creusement : grottes 4Q, 5Q, 7Q, 8Q, 9Q, 10Q.

On en a conclu que les habitants de Qumrân avaient pris le temps et planifié la mise à l’abri l’ensemble des manuscrits. L’ampleur et la dispersion des dépôts ont été immédiatement interprétés comme la sauvegarde d’une bibliothèque antique. L’idée que l’ensemble des manuscrits était la bibliothèque du seul Qumrân a prévalu jusqu’à récemment. Le fait est aujourd’hui controversé.

Des jarres – Les jarres dites « à manuscrits » ne sont attestées qu’à Qumrân et tous les efforts pour leur trouver des parallèles exacts sont vains. Elles étaient accompagnées de toiles de lin tissées que l’on suppose avoir été les housses cousues protégeant les rouleaux. La jarre stéréotype est dite à manuscrits ou cylindrique parce que sa forme, sans anses, s’inspire d’un gros tuyau de poterie dont la large ouverture est l’embout mâle. Quelques jarres plus larges possèdent deux ou quatre petites anses oreillettes percées pour passer des lacets, auxquelles on peut fournir de rares parallèles dans la région. Les deux types étaient fermés par des couvercles de poterie dont la forme, avec des variantes, est dérivée du bol commun, caréné. Des analyses contradictoires n’ont pas prouvé que jarres et couvercles avaient été fabriqués sur place. Il faut accepter qu’au moins comme contenant, elles sont venues d’ailleurs.

Une dizaine de jarres cylindriques a été recueillie dans la fouille du site de Qumrân, dès la première campagne de 1951. Elles témoignent du lien irréfutable entre les habitants du site et l’opération de sauvegarde des manuscrits dans les grottes.

Un parc archéologique – Les grottes entourent une ruine, Khirbet Qumrân, qui par conséquent a très vite fait l’objet de fouilles approfondies par le Département des Antiquités de Jordanie. Six campagnes ont été dirigées entre 1951 et 1958 par R. de Vaux (École biblique et archéologique française, Jérusalem) et G.L. Harding (Dept. Antiquities of Jordan). L’établissement a été fouillé en 1951, 1953, 1954, 1955 et 1956. Quarante et une tombes des cimetières est, nord et sud ont été ouvertes en 1951, 1953 et 1956. Suivit en 1952, l’exploration des environs, du barrage dans la gorge avec l’alimentation du khirbeh en eau. La plaine littorale a été visitée en 1956. Le site de Khirbet Aïn Feshkha, à 2,5 km plus au sud, a été exploité en 1958. L’armée israélienne a mené des travaux dans les années 2000 et ajouté quelques détails utiles sans modifier le fond du dossier. Tous les résultats obtenus forment une documentation archéologique abondante et complexe.

L’implantation de l’étalissement de Qumrân est atypique. On y reconnaît cependant un noyau primitif, carré de 37, 50 m de côté, dont l’angle nord-ouest forme une tour fortifiée. Sur son flanc ouest, une cour sépare d’un bâtiment restangulaire (B) qui abrite une grande citerne ronde (L. 110), seul point d’eau à l’origine. L’ensemble est enfermé par un mur. R. de Vaux a replacé Qumrân sur les traces arasées d’un fortin de l’Âge du Fer, attesté par quelques tessons des VII-VIe s. av. J.-C. Autour d’un ensemble qui présente une bonne cohérence interne sont venus se greffer d’autres corps de bâtiments. Au nord, un enclos à murs bas, augmenté plus tard vers l’ouest du bain rituel L. 138. À l’ouest et au sud, de grandes chambres aux murs et aux sols de mortier ont été édifiées avec soin, la plus longue mesurant 22 m de longueur (L. 77). L’extension de l’espace occupé inclut alors la terrasse méridionale avec l’édification d’un long mur qui l’enferme sur son bord oriental jusqu’à l’escarpe sud. Une adduction d’eau distribue l’espace habité avec une dizaine de bassins dont le nombre a semblé exceptionnel. L’occupation a été longue dans la durée et tout l’espace construit a subi maintes restaurations et modifications : le site se montre, à la fin de l’occupation, envahi par des installations artisanales. R. de Vaux, qui est le premier à inventorier l’archéologie de la mer Morte, l’a interprété comme un établissement communautaire à fonction religieuse, et plus précisément essénien.

La version « communauté essénienne de Qumrân » – Avant de montrer comment se modifie aujourd’hui l’archéologie de Qumrân, il est nécessaire d’exposer d’abord la synthèse que de Vaux, au fil des découvertes, avait élaborée résolument communautaire en s’appuyant sur la lecture attentive des auteurs anciens.

La secte juive des esséniens est bien documentée dans les sources historiques : Philon d’Alexandrie, Pline l’Ancien, Flavius Josèphe, Dion Chrysostome et le Document de Damas sont les plus utiles. Les textes décrivent une communauté juive, stricte, séparée de Jérusalem dans le sillage de la crise maccabéenne (IIe s. av. J.-C.). Dès l’apparition des premiers manuscrits, E. Sukenik (Hebrew Univ.) les avait attribués aux esséniens. Les archéologues, suivant Sukenik, avaient adopté d’emblée la « théorie essénienne ». La conjonction entre la teneur sectaire des manuscrits, l’anthropologie religieuse des sources historiques et la localisation géographique des esséniens (Pline l’Ancien) comprise comme au nord d’Engaddi, confortèrent l’intuition que l’attribution de Qumrân aux esséniens était assurée. Convaincu, R. de Vaux conduisant la fouille du site, noua une interprétation selon une anthropologie essénienne a priori, c’est-à-dire comme un centre religieux communautaire, tirée de la Règle de la communauté et du Manuel de discipline. L’interprétation archéologique a plié devant les textes. Avec prudence, il a nommé le site ‘établissement’ quand le terme ‘monastère’, inadéquat, est de plus en plus largement utilisé aujourd’hui.

La lecture des vestiges archéologiques décalque un modèle médiéval et la terminologie employée est explicite : salle du conseil (L. 4), scriptorium (L. 30), réfectoires (L. 77 et 86), bains communautaires (L. 56, 138, 117, 118, 48, 71), etc. Enfin, le cimetière de 1100 tombes est celui de la communauté. La fonction des ateliers a été déterminée par les activités attribuées aux esséniens : tannerie des peaux (Aïn Feshkha), copie des manuscrits (L. 33), atelier de potier (L. 65) avec four pour les jarres à manuscrits (L. 84). L’interprétation présente une forte cohérence rationnelle, en apparence ; elle s’est imposée tel le contexte nécessaire le mieux adapté aux manuscrits. Elle explique les résistances aux remises en question qui ont surgi.

Le lien étroit entre une vision archéologique, communautaire du site et la présentation sectaire dans le corpus des manuscrits issus de sa proximité, a conduit à restreindre implicitement la communauté essénienne (yahad) à Qumrân même. Ce que ne reflètent pas les sources. Le corpus des manuscrits est considéré comme la bibliothèque de l’établissement, et Qumrân comme le centre idéologique et intellectuel de la secte. Le site est alors historiquement surévalué.

La stratigraphie et la charte chronologique – Les faiblesses de la stratigraphie et de la chronologie ont encouragé des remises en question radicales. Les indications géographiques et historiques, plutôt glanées dans la Règle, le Manuel et le Document de Damas, sont rares et manquent de transparence. De Vaux a encore puisé dans les auteurs anciens les moyens de sa chronologie. La stratigraphie proposée, pourtant imprécise, a été adaptée pour correspondre aux sources. Le site a été compris d’emblée comme un ensemble architectural bâti d’un seul tenant. La fouille s’est déroulée chambre par chambre sans raccorder les stratifications internes de l’unes à l’autre. De Vaux a bien vu la répétition, grosso modo, de trois occupations successives. Une stratigraphie en pointillés ne lui a pas permis de synthétiser la fouille selon des niveaux. Il s’est rabattu sur une dénomination à référence plus historique que stratigraphique et a découpé sa chronologie en Périodes Ia et b, II, III.

Le fouilleur a tenu pour assuré que l’établissement avait été fondé par les esséniens après leur séparation de Jérusalem entre 152 et 135 av. J.-C., après que Jonathan fut grand-prêtre. L’exil des esséniens, reconté dans le Document de Damas, correspond à la destruction des lieux causée par le séisme de 31 av. J.-C. et décrit par F. Josèphe. La mise à l’abri des manuscrits répond à la menace romaine vers le milieu du Ier s. ap. J.-C. Qumrân est évidemment détruit par les Romains en 68. Pour de Vaux, les vestiges archéologiques répètent le même schéma. Les débuts de Qumrân trahissent une lente installation : Période Ia. La Période Ib voit l’épanouissement de la secte et s’achève avec les traces du séisme de 31 qui semblent évidentes : traces de feu (incendie) et fracture spectaculaire d’un bassin (L.48). Le retour de l’exil signe le début de la Période II, avec la consolidation de murs, le glacis pour contenir la tour (L. 8 à 10), les piliers pour soutenir les toitures (L. 77 et 86) et le déblayage complet du site. Le niveau de la destruction générale est contemporain de la chute de la première Révolte : fin de la Période II. Enfin, la modeste réoccupation de la Période III ne dépassera pas le milieu du IIe s., cependant en lien avec la seconde Révolte.

La numismatique corrobore sa chronologie. La moitié de la collection des monnaies, frappée sous Alexandre Jannée (104 – 75 av. J.-C.), renvoie aux débuts de l’occupation. La rareté des monnaies d’Hérode correspond à l’exil à Damas et celles de la première Révolte signent la destruction du site.

La documentation matérielle, le mobilier – On rendra justice au fouilleur en rappelant qu’en 1951, il était pionnier dans ce domaine en Palestine et le premier à aborder des gisements hellénistiques tardifs et romains dans le bassin de la mer Morte. Le matériel comparatif lui a fait défaut. Les sites dits-hérodiens ont été fouillés plus tard : Jéricho, Hyrcanium, Callirrhoé, Herodium, Engaddi, Masada, Machéronte et Jérusalem.

La présentation de la poterie par de Vaux illustre, sans ambiguité, la perspective essénienne des débuts de la recherche : en 1949 il n’hésite pas à assigner les jarres cylindriques de la Grotte IQ au IIe s. av. J.-C., datation sur laquelle il reviendra sans attendre. Mais il ne parviendra pas à distinguer une évolution de la poterie dans la Période Ia-b, trop longue d’un siècle, du milieu du IIe s. jusqu’au séisme de 31 av. J.-C. Parfois du mobilier est attribué aux Périodes Ib-II pour marquer une transition. Celui de la Période II a été mieux apprécié puisque justement assigné à la première moitié du Ier s. Aap. J.-C. Les jarres cylindriques, retrouvées dans la ruine sont liées aux manuscrits, donc à une bibliothèque qumrânienne. Les mille vases empilés dans le L. 86 étaient destinés aux repas communautaires pris dans le réfectoire (L. 77). Une pratique d’enfouissement de marmites et de jarres de rebut contenant des restes de repas carnés (L. 131, 132, surtout 130) reste inexplicable : de Vaux avait pensé à des restes de sacrifices mais y a renoncé puisque les manuscrits stipulent que les esséniens n’en font pas.

B – Réexamen du dossier Qumrân

Faiblesses de la théorie essénienne – Aujourd’hui les manuscrits sont publiés et le rapport archéologique est incomplet. Le sujet est pourtant loin d’être ignoré puisque de nombreux articles et ouvrages de commentaires de l’archéologie ont paru, à commencer par les rapports et les synthèses étoffées par de Vaux lui-même. Aujourd’hui, la théorie essénienne qu’il a promue souffre de raccourcis qui sont autant d’occasions d’une critique légitime. Dans les textes comme dans la fouille, la preuve que le site est essénien manque, l’idée ne reposant que sur la notice de Pline sujette à caution. On peut tenir que Qumrân, textes et site, présente des aspects sectaires patents, mais d’autres sectes juives que l’essénienne sont disponibles. La partie haute de la chronologie, trop étirée, n’est pas sûre. La stratigraphie montre des faiblesses et la proposition de l’évolution architecturale de l’établissement est schématique. L’interprétation des lieux, lue en transparence d’une fondation communautaire, apparaît aujourd’hui forcée et simpliste. Les remises en question sont aujourd’hui raisonnables.

Le principe de la recherche autorise de reprendre l’examen à son début. Le lien entre l’établissement et les grottes, et donc avec les manuscrits, a été dénoncé, à tort. Mais une telle rupture a entraîné l’éventualité que le site n’avait pas eu de fonction religieuse. Une laïcisation de Qumrân a suscité des propositions parfois surprenantes : villa rustica avec production de parfums, fortin zélote, école de scribes, siège de gouverneur de la région, caravansérail portuaire sur la mer Morte, fabrique de poterie, etc. Les auteurs n’y prennent pas en compte toutes les composantes du dossier. L’articulation triangulaire, manuscrits / sources historiques / archéologie peut être conduite selon des voies différentes. L’étude archéologique du site doit être recommencée avec une critique objective des arguments de la théorie essénienne.

Morphologie du site – L’implantation de Qumrân ne renvoie pas aux catégories architecturales répertoriées dans la région. Elle n’est pas identifiable à une installation villageoise, ni publique, ni administrative, ni religieuse, ni militaire. Sa configuration générale, atypique, trahit un besoin de constituer un ensemble fermé, isolant l’établissement entre la ravine occidentale et la terrasse sud par le long mur oriental. L’installation avec deux seules deux portes étroites au nord (L. 19 et 136), confirme un repli social à la fin de l’occupation, mais avant 68 ap. J.-C.

L’installation n’a pas été conçue d’un seul tenant. Le plan révèle deux phases d’occupation repérables, imbriquées l’une dans l’autre : un grand édifice carré constitue le noyau primitif autour duquel des constructions ont été appuyées par étapes. L’évolution du site se lit mieux en étendue par ajouts successifs, et moins par empilement de couches. On peut attribuer les deux phases à deux sociétés qui n’ont aucun lien entre elles, et selon deux occupations qui se sont succédé selon des modes différents.

  1. a) – Une résidence hellénistique tardive. Des fragments d’une architecture soignée étaient remployés dans les maçonneries : six bases de colonne, un chapiteau d’odre dorique retaillé, un fragment de corniche, plusieurs fragments de jambages et de claveaux de portes qui peuvent compléter les portes jumelles in situ du L. 13. Les remplois concentrés plutôt dans la partie sud du noyau carré indiquent qu’ils doivent en provenir, soit d’un portique soit de la baie d’un triclinium. Une dizaine de carreaux de pierre blanche ou noire, polis, témoigne d’un pavement en opus sectile. Le noyau carré, 37,50 m de côté, aurait été une résidence aristocratique. Une distribution régulière de son espace la montre sur le modèle de la maison gréco-romaine à cour intérieure distribuant les chambres. La construction rectangulaire autour de la citerne ronde 110, séparée par une cour servait d’annexes. La façade, encadrée de deux antes dont celle de l’ouest forme tour, fait face au nord, côté Jéricho. Le rentrant était percé de deux portes dont l’une dans l’axe médian de l’édifice. Dans l’angle de la cour, le L. 35 (la teinturerie de de Vaux) est une salle d’eau avec bassin-siège et baignoire, réplique de bains domestiques, ptolémaïque de Tabiet al-Ramleh (Égypte) ou palestinien de la Gezer hellénistique. Un escalier engage à restituer un étage par lequel on accédait à la tour de l’angle, la chambre forte des résidences à la campagne. Le plan reproduit en exactes dimensions et distribution le Palais du Stratège de Doura-Europos (fin IIe av. J.-C.).

L’origine du site aurait été une résidence asmonéenne. La forte proportion du corpus numismatique recueilli à Qumrân, frappé sous Alexandre Jannée (104-75 av. J.-C.), l’attribue à l’aristocratie de ce prince. La maison possédait et exploitait l’oasis et les jardins qui, dans l’Antiquité, s’étendaient de Qumrân à Aïn Feshkha et elle put être la villégiature d’hiver de la place forte de l’Hyrcanium exposée aux rudes intempéries de l’hiver, à une heure de marche seulement. La même dépendance (forteresse-villégiature) se répète en face de Qumrân, à Machéronte avec l’oasis de Callirrhoé (Ez-Zara) où des résidences de la même époque ont été fouillées. Au fond de l’oasis, Aïn Feshkha, petite maison hellénistique à cour centrale serait le pavillon dans les jardins, aux abords de la source principale. La résidence de Qumrân montre les traces d’une destruction ou d’un démantèlement que l’on peut attribuer, au milieu du Ier s. av. J.-C., à l’expédition romaine de Gabinius (56 av. J.-C.) ou au raid des Parthes (40 av. J.-C.). La destruction du proche Hyrcanium, peu après à 40 av. J.-C., rend aussi vraisemblable celle de Qumrân.

  1. b) – La réoccupation après abandon – La ruine a été relevée et le site subit une transformation radicale. Les modifications attestent qu’une nouvelle installation répond à une fonction déterminée. La résidence n’a pas été restaurée comme telle mais compartimentée et la cour a disparu. Deux ailes ont été ajoutées au noyau primitif, avec de bonnes maçonneries, des sols et murs de mortier de qualité. À l’ouest, le corps de bâtiment (L. 111, 120 et 121) et au sud les (L. 77 et 86) aux vastes dimensions, n’ont pas été des habitations. Pris sur l’espace de la cour de l’ancienne résidence, le L. 30 présente le même module. Ces réalisations nouvelles signalent les activités d’un groupe, venu relever la ruine et, avec le temps, aménager et s’approprier l’espace par étapes dans la complexité retrouvée par les fouilles.

L’enclos nord (L. 135) a été vite établi puisqu’il a précèdé la construction de l’aduction d’eau qui n’aura, dans un premier temps, alimenté que le bassin L. 91. Dans une seconde étape, l’accroissement du besoin d’eau aura nécessité le creusement des bassins L. 56-58 et L. 48-49, puis, dans une troisième, le plus grand des bassins, le L. 71. Les annexes orientales, de plan triangulaire, et le bain rituel L. 138 comptent parmi les aménagements les plus tardifs. La lente partition récurrente des espaces, put être causée par un changement brusque ou progressif de la fonction des lieux. Les grandes salles ont été partagées (L. 86, 120, 121) ou condamnées (L. 86, 120) et leur destination abandonnée. La multiplication des ateliers artisanaux serait l’ultime activité du site, dans les dernières décennies avant la chute de 68, éventuellement pour un strict contrôle de la pureté des productions. L’occupation par le second groupe aura duré un siècle, temps assez long pour qu’une société normalement évolue, à plus forte raison dans ce siècle riche de rebondissements.

  1. c) – Une occupation essénienne, continue et rectification chronologique – L’occupation fut continue, sans interruption et sans exil, le tremblement de terre n’ayant pas eu lieu en 31 av. J.-C.. Trois importantes crevasses parallèles, dues à un séisme ont affecté le site. Chacune d’elles offre la preuve que le séisme est postérieur à l’abandon définitif du site. Le bassin 48-49, fracturé, n’a pas été restauré et son emplacement jamais re-loti (plan de Vaux, Périodes II et III). De Vaux, a constaté que l’adduction d’eau avait été rompue, jamais réparée, rendant impossible l’alimentation des bassins, sans en tenir compte. Au côté ouest du noyau carré, la seconde crevasse est discernable tout du long entre les L. 91 et 140, par l’interruption de tous les murs ou cloisons ; de Vaux y avait vu une tranchée de fondation abandonnée. Enfin, les fouilles de l’armée israélienne ont dégagé une longue fracture à l’est, comblée par l’érosion des couches du site déserté. Le tremblement de terre n’a donc pas affecté le site habité. La date « 31 av. J.-C.», pivot de la chronologie de de Vaux cesse alors d’être un repère et une rectification chronologique est nécessaire. Une destruction de la résidence vers le milieu du Ier av. J.-C., suivie d’un abandon éventuel, renvoie l’installation du nouveau groupe aux débuts de la période hérodienne. Hérode a reconquis le bassin de la mer Morte peu avant 30 av. J.-C. Le caractère religieux de Qumrân est sensible et son occupation par des esséniens est encore la plus probable. Flavius Josèphe a insisté sur la bienveillance d’Hérode envers les esséniens (Ant. XV, 371-379) qui aura favorisé leur installation dans ce lieu reconquis et vacant. Un Qumrân essénien aurait débuté peu avant 30 av. J.-C.
  1. d) – Précision quant à la dispersion du Yahad – Malgré la description élargie de la secte des esséniens notamment par Flavius Josèphe, le puissant impact de la proximité des manuscrits, et à cause de leur stricte attribution au site archéologique, ont fortement encouragé l’assimilation plus ou moins confuse entre ‘communauté essénienne’ (yahad) et Qumrân. Or l’appartenance des manuscrits à Qumrân même est récusée et le site ne montre pas une morphologie communautaire. Les tenants de la théorie communautaire ont tablé sur au moins deux cents résidents. La distribution des lieux ne permettait guère de loger plus d’une trentaine de personnes dans les 10% de la surface dévolue à l’habitation. La densité des constructions internes n’aurait pas facilité la circulation de groupes nombreux, et aucune salle ne put contenir plus de trente personnes sans les gêner. Les grands bassins ne sont pas des bains communautaires mais de grandes réserves d’eau, normales en un endroit aux précipitations rares. De Vaux a proposé de loger les adeptes dans les grottes, ou sous la tente en rappel de ce type de logement dans le Document de Damas. Les grottes sont rares, exiguës, ne présentent aucun aménagement, ne montrent aucun déblai d’occupation et le peu de poterie qumranienne recueillie ne témoignent que d’un abri sporadique. Un campement pendant un siècle aurait certainement laissé des traces au sol que l’on ne voit nulle part et les tentes en été n’y sont pas supportables. Et quelle société sédentaire aurait vécu cent ans sous la tente sans construire, en un endroit où la pierre abonde ?

La lecture de la notice de Pline place les esséniens au nord de Engaddi et il est possible de la corriger avec la mention que Dion Chrysostome fait de la secte : une POLIS heureuse au bord de la mer Morte, du côté de Sodome… Dion place les esséniens au sud à l’opposé de Qumrân. Il faut déduire de la phrase de Dion que la secte est disséminée tout au long de la rive occidentale et peut-être orientale aussi. Le sens du mot grec ‘polis’ avant de signifier ‘ville’, signifie ‘communauté politique ou religieuse’ et le mot convient parfaitement à la société disséminée que Flavius Josèphe avait décrite. La secte essénienne reste le meilleur des candidats.

  1. e) – L’appartenance des grottes –. L’ensemble du corpus des manuscrits n’est pas entièrement qumrânien et les traces de la sauvegarde supposent des entreprises différentes. L’exploration a montré que onze cavités recélaient des jarres dites à manuscrits, intactes ou cassées mais vides. Elles avaient donc été visitées et, pour certaines d’entre elles, dès l’Antiquité. Selon deux témoignages antiques, Origène au IIIe et Timothée au VIIe s., des manuscrits en hébreu ou en grec avaient été retouvés dans les falaises du côté de Jéricho. De plus, il est fort vraisemblable que certains parmi ceux qui avaient caché des manuscrits étaient vite revenus les reprendre, la Révolte passée et ceux-là venaient d’ailleurs. D’autres ne sont jamais revenus. La sauvegarde des manuscrits a été l’oeuvre de groupes qui se connaissaient, mais distincts. Les grottes 1Q, 2Q, 3Q, 6Q et 11Q sont naturelles et suggèrent une seconde vague de sauvetage menée dans une urgence plus ou moins précipitée et par des groupes venus de Judée ou d’ailleurs. Les grottes 7Q à 10Q ne sont accessibles que par le site même et sous son strict contrôle : leur contenu serait le patrimoine de l’établissement.
  1. f) – L’identité du cimetière -. La configuration planifiée du cimetière est particulière, les mille tombes y sont disposées en rangées régulières. Deux allées délimitent trois sections et une telle organisation révèle une gestion. Des extensions sur des croupes à l’est contiennent les sépultures les plus tardives. La présence de femmes a suscité une polémique parce que le fait ruinait l’identification de Qumrân avec l’essénisme célibataire de Pline et par contre-coup son caractère religieux. Si Qumrân n’a pas été un établissement communautaire, le cimetière n’a pas été celui de ses habitants, et la certitude que des esséniens habitent d’autres rivages de la mer Morte en fournit l’explication. Les tombes sont celles des adeptes, hommes et femmes, de communautés éloignées que l’on a tenu à inhumer en Terre Sainte dont la côte occidentale de la mer Morte est ici la limite. La présence de quelques cercueils témoignent que des corps étaient apportés de loin et plusieurs tombes attestent d’un enterrement secondaire. Une stèle funéraire, en hébreu du début de l’ère, de Zoara au sud de la mer Morte, rapporte qu’un juif yéménite est venu enterrer les os de son père ‘en Israël’. À Beth Shearim en Galilée, la coutume est manifeste dans une nécropole de juifs de la Syrie et de l’Anatolie antiques. Et plus simplement parce que Qumrân aurait acquis un statut de « lieu saint ».
  1. g) – Essai de réinterprétation religieuse – Si la communauté (yahad) des esséniens ne doit pas être retreinte à Qumrân, le site conserverait néanmoins son identité essénienne avec une dimension religieuse. Des faits archéologiques peuvent être réinterprétés dans une dimension cultuelle.

Les dépôts d’os enfouis, témoins de la Pâque juive – L’enfouissement de très nombreux dépôts d’os d’animaux, dans des marmites ou des jarres souvent brisées, n’avait pas trouvé d’explication convaincante. Leur position stratigraphique montre que l’enfouissement a débuté dans la seconde partie du Ier s. av. J.-C. et s’est poursuivi dans le Ier s. ap. J.-C., puis qu’ils se sont raréfiés ou qu’ils ont même cessé. Ils étaient répartis autour du noyau carré de la résidence, et dans quelques, cas avant l’addition des bâtiments adventices. Une concentration de dépôts dans le L. 130, dans un bassin rempli de cendres puis diffusés dans les sols des L. 130, 131, 132, atteste leur répétition en cet endroit précis. On peut y voir les restes du repas pascal, l’enfouissement ayant alors un caractère sacré.

La Pâque à Qumrân peut être attribuée à des juifs pieux de la région, soucieux de célébrer la fête en Terre Sainte. La position de Qumrân est heureusement au rivage le plus rapproché de Jérusalem et la place convient. Une telle initiative a pu commencer quand la ruine était à l’abandon, dès avant le redressement de Qumrân. L’habitude serait devenue un pèlerinage accueilli par les occupants permanents des lieux, alors des esséniens. On a objecté que les os enfouis n’étaient pas majoritairement de mouton et que des os de bovidés y étaient mèlés. Mais l’usage de rôtir et l’obligation de l’agneau n’était pas uniforme : en témoigne Deutéronome 16, 1-8 qui stipule, pour la fête, de bouillir la viande de gros ou de petit bétail. L’enclos nord était le principal lieu du repas nocturne.

L’enclos nord. – Jouxtant le L. 130, l’enclos nord (L. 135) ne se présente ni comme un parc à mouton ni comme un potager. La murette basse qui le borde se veut délimitation d’un espace. La murette sud du L. 135 n’est pas parallèle à la façade nord du khirbeh et ce biais n’est pas une erreur des maçons, mais rectification dans une direction cherchée, l’axe médian de l’enclos s’orientant alors vers Jérusalem. L’excroissance scellée en partie par le bain rituel (L. 138) serait les restes d’un podium dans le même axe, adossé à un mur ouest de l’enclos, arraché pour intaller plus tard le bain rituel. L’ensemble conviendrait bien au rassemblement des pèlerins tournés vers Jérusalem. L’enclos dans cette fonction a été démembré, signe d’un déclin progressif des pratiques cultuelles à Qumrân à partir du début du Ier s. ap. J.-C.

Les grandes salles à ‘piliers’ (L. 77 et 86) et des pratiques cultuelles – Les deux salles interprétées par de Vaux comme les réfectoires de la communauté ne le sont pas. Elles sont munies de ‘piliers’ dont l’utilité architectonique est nulle et la largeur à couvrir est la même qu’ailleurs sur le site. Ils n’ont pas soutenu de toitures ni soutenu un étage qui, ici n’existe pas. Leur position d’étais dans chaque salle est irrationnelle, surtout pour les demi-‘piliers’ appuyés au fond des chambres. On les verra plutôt comme partie d’une installation, il est vrai sans parallèle connu, avec un dispositif de présentoirs cubiques. L’entassement de mille vases empilés dans l’angle du L. 89 peut leur donner un sens. Dans le judaïsme antique, l’offrande des prémices dans le cadre de la fête de Pentecôte est une observance annuelle. La vaisselle est de petite taille et ne convient guère aux repas. Les bols et soucoupes pouvaient servir à offrir les premiers fruits et les grains, la première laine, quand les gobelets offraient les liquides. Il étaient disposés sur les présentoirs. On remarquera que les dispositifs sont identiques dans les deux salles où les présentoirs sont à l’opposé de l’entrée, et le plus au fond, dans les deux cas, séparé par une barrière. La salle L. 77 est orientée au soleil levant et le L. 86 au méridien. On rapellera que les esséniens avaient adopté le calendrier solaire et qu’un cadran solaire a été recueilli dans la ruine (L. 44). Le L. 86, désaffecté, a été scellé et la vaisselle abandonnée comme dans une favissa. Ici encore se manifeste que les pratiques cultuelles ont été interrompues.

Qumrân, ville fictive : un eruv – Les ‘longs murs’ à Aïn Ghuweir, proche au sud de Qumrân, et à Ez-Zara sont aussi des constructions que rien n’est venu justifier jusqu’à présent. Leur interprétation peut renforcer le caractère religieux, juif, des sites en question. À Aïn Ghuweir, 600 m d’un mur bas isolent le village contre la mer. À Ez-Zara un mur de deux km ceinture aussi l’oasis contre le rivage. Entre Qumrân et Aïn Feshkha, un long mur de 2,5 km, parallèle au bord de mer, relie le pied de la terrasse de Qumrân au pavillon de Aïn Feshkha et embrasse toute l’oasis. Le ‘long mur’ oriental de la terrasse en contre-haut rattache l’établissement au domaine de l’oasis. Ces longs murs, hauts d’un peu plus d’un mètre, ne sont pas défensifs et ne privatisent pas des jardins. Ils sont vraisemblablement les limites du territoire déterminé d’une ville fictive, un eruv aux remparts virtuels, dans lequel une libre circulation était permise le sabbat sans limitation intra muros. Au cas où les bassins de Qumrân auraient été en panne, la source de Aïn Feshkha alors accessible librement aurait fourni le bain rituel requis.

 

  1. H) – Qumrân restitué dans son contexte historique et géographique – Qumrân a été a priori considéré comme une retraite au désert coupée du monde sur le mode des monastères byzantins du désert de Judée. Cependant, notre site est d’abord une oasis à l’économie rentable dans la dépendance de la Jéricho asmonéenne et hérodienne et une halte sur l’itinéraire antique reliant la forteresse de Machéronte à l’Hyrcanium puis Jérusalem. Ez-Zara-Callirrohé, au pied de Machéronte, possède comme à Qumrân des niveaux hérodiens et les deux places étaient liées. Les promontoirs tombant dans la mer empêchaient la circulation terrestre. Aussi la navigation maritime s’était-elle développée dans l’Antiquité pour joindre entre eux les lieux habités. Des restes de bateaux avec leur équipement ont été retrouvés lors des eaux basses et le port de Callirrohé avait suscité une architecture royale.

Qumrân fut, au contraire d’un bout du monde, un lieu de passage, peu fréquenté certes mais bien tracé, puis lieu de pèlerinage et lieu saint, à cause de sa proximité de Jérusalem pour une secte qui s’était séparée du Temple et de sa hiérarchie. On postulera que l’essénisme a subi une évolution interne et que Qumrân, par l’observation de ses restaurations successives, doit en montrer des traces. L’abandon des pratiques cultuelles, la raréfaction des dépôts enfouis, la désaffectation de l’enclos nord, le L. 86 muré avec sa vaisselle, le cadran solaire abandonné dans un réduit en sont quelques indices. Le réexamen complet du site devrait en fournir d’autres. La phase finale qui précède 68 ap. J.-C. aura vu se développer les artisanats. Le pavillon de Aïn Feshkha avec ses sources aurait été converti en fabrique d’indigo, la teinture végétale exigée par les règles de pureté.

Enfin, la présence de l’armée romaine est confirmée à la Période (III) qui suit la ruine de 68. Des armes fabriquées en Italie et un outillage romain de chirurgie ont été distingués parmi le matériel métallique.

J.-B. Humbert

 

Bibliographie

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Jean-Baptiste Humbert & Alain Chambon, Fouilles de Khirbet Qumrân et de Aïn Feshkha, Vol. I, Album de photographies, Répertoire du fonds photographique, synthèse des notes de chantier du P. de Vaux, Fribourg (Suisse), 1994

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