Le programme de recherches « La Bible en ses traditions »

Pour continuer l’oeuvre d’édition de la Bible au service du public le plus large possible, commencée avec La Bible de Jerusalem, l’École a entrepris depuis les années 2000 un  projet de recherches visant a la publication en ligne d’une Bible de référence accessible au plus grand nombre:

le programme de recherches de « La Bible en ses traditions » présenté a des universitaires

Le programme de recherches « la Bible en ses traditions » présenté au grand public

La Bible en ses traditions souhaite offrir au public cultivé une édition actualisée de l’Écriture, sans oublier que traversant siècles et langues, porté jusqu’à son lecteur par les traditions des communautés qui le précèdent, le texte biblique n’a jamais été un objet figé. C’est bien ce que suggère le prologue de la Constitution dogmatique sur la révélation divine promulguée par Paul VI en 1965, qui commence en citant ce verset : « La vie s’est manifestée, nous l’avons vue, et nous vous annonçons cette vie éternelle » (1 Jn 1,2). S’il est vrai que la Bible recueille et suscite cette annonce, les premiers chrétiens se sont pourtant passés de Nouveau Testament officiel pendant un siècle. Le texte était en cours de composition, mais non la confession de foi : la foi provient de l’écoute, enseignait alors saint Paul…

Pour exprimer le projet par une image simple, on peut considérer la Bible et ses interprétations comme un fleuve aux affluents multiples qui se jetterait dans la mer. En posant que la mer représente le monde actuel, celui dans lequel le lecteur lit la Bible, on voudrait se placer à l’embouchure, et regarder vers l’amont, en se demandant d’où provient tout cela ! On essaie de remonter jusqu’aux sources, situées dans des paysages très variés ; on découvre parfois que certaines rivières se divisent en bras multiples pour se rejoindre ensuite avec quelques remous (remaniements, variantes) ; que d’autres se perdent et ne réapparaissent que par hasard, comme en ont témoigné bien des trouvailles archéologiques (manuscrits de la mer Morte). Le questionnement historique garde donc une place essentielle, mais on ne privilégie pas la recherche d’origines souvent inaccessibles à la seule méthode historique. Dans la Bible, au fil des périodes, la mémoire croyante recueille et interprète dans le langage de son temps l’action de Dieu dans l’histoire. Autant qu’un document brut, la Bible est une écriture.

La BEST entend restituer au texte biblique la caisse de résonance qu’est l’histoire de sa réception. Elle présente l’Écriture en tant que reçue et transmise : son autorité est attestée par une communauté croyante qui l’a reçue, produite et portée, qui la célèbre et l’actualise dans sa liturgie. Le canon retenu est celui de la Vulgate latine fixée par le Concile de Trente en 1546, qui reprend celui de la Septante par laquelle les chrétiens ont reçu les Écritures.

Quant à la Tradition, deux idées-force orientent le projet.

  • Tout d’abord, le fait que pour la tradition catholique, la Bible n’est pas la source unique des dogmes, mais qu’elle les encadre ou les illustre, comme le montre son usage liturgique.
  • Ensuite, le constat que la Bible ne s’est jamais asservie aux cultures ambiantes ; bien qu’immergés dans leurs époques, l’Ancien comme le Nouveau Testament reflètent certaines ruptures. On s’attache en particulier à souligner les ruptures et les continuités du Nouveau Testament, en amont avec le judaïsme diversifié du premier siècle et en aval avec la patristique, à commencer par les Pères apostoliques.  Trois principes guident le projet.

1. Établissement des textes : restituer une polyphonie

Le processus de canonisation, pour l’Ancien comme pour le Nouveau Testament, s’est étendu sur une longue période : aussi de nombreux passages, voire des livres entiers nous arrivent-ils portés par plusieurs traditions textuelles. Ce fait rend aléatoire la restitution et même la définition d’un original : bien souvent, il n’y a pas de frontière nette entre la critique littéraire et la critique textuelle. Du moment que ces formes diverses du texte auront fait l’objet d’un usage liturgique, on ne cherche pas à réduire ces différences mais plutôt à souligner la façon dont elles expriment une foi commune sous des formes variées.

2. Traduction : faire goûter une saveur « originale »

Comme celle d’autres textes sacrés, la réception des écrits bibliques s’est faite très tôt dans un réel souci du texte en tant que texte. C’est la matière linguistique signifiante elle-même, avec ses « bruissements » et ses apparentes incohérences, qui a fourni les pierres d’attente des relectures et développements ultérieurs; on le constate déjà dans les réécritures ou allusions intra-bibliques. Le traducteur de la BEST maintient donc deux exigences simultanées : Premièrement, dans la traduction elle-même, il prend nettement le parti du texte de départ, et préfère le respect des figures présentes en langue-source à la facilité de lecture dans la langue d’arrivée. Sa maxime est : « ni plus obscur (!) ni plus clair (surtout) que l’original ». Deuxièmement, il propose des notes philologiques, allant de la grammaire à la prosodie, signalant les faits littéraires les plus importants (qui ont servi de points d’appui aux interprétations ultérieures). Il signale les meilleurs résultats des méthodes d’analyse littéraire heureusement inventées ou réinventées par l’exégèse biblique contemporaine sous l’influence des sciences humaines.

3. Annotation : tirer de son trésor du neuf et du vieux, distinguer pour unir

Jésus annonçait aux apôtres qu’ils continueraient sa prédication (Mt 13,52 : « Tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux »), ou encore qu’ils feraient des « œuvres plus grandes » que lui (cf. Jn 14,12). Le ton de ces notes sera celui de l’invitation à la lecture et à la relecture, à l’analyse et à la méditation, pour entendre ou réentendre l’Écriture avec des échos toujours nouveaux.

Une attention particulière sera portée aux jeux de l’intertextualité, extrabibliques et intra-bibliques. L’évaluation de la première dépend de notre documentation sur les cultures anciennes. Elle est signalée dans un registre de notes approprié. L’intertextualité intra-biblique ou canonique (typiquement, mais non pas seulement l’« accomplissement des Écritures ») relativise quelque peu la première, puisque la réalité même du canon détache les écrits bibliques de leurs contextes d’origine. Elle est prise systématiquement en compte dans la traduction, et signalée sous forme de références marginales. Une attention particulière sera portée aux jeux intertextuels à l’intérieur de l’Ancien Testament lui-même et surtout entre les deux Testaments.

L’annotation inclut en outre une sélection parmi les interprétations traditionnelles, éventuellement en débat ; les patrologies grecque, latine, syriaque seront mises à profit. L’histoire de ces interprétations, prolongées ou contredites par l’exégèse des scolastiques, des réformateurs (Luther, Calvin) et celle des traditions juives (targums, littéralistes médiévaux), fait l’objet d’une synthèse. Elle peut enfin être illustrée par les témoins marquants de la réception du texte édité dans la culture, de la littérature aux arts visuels. L’innovation la plus visible de BEST est la présentation analytique de l’annotation. Les notes sont divisées et réparties le plus rigoureusement possible en plusieurs registres. Le but de cette présentation est double. D’une part, rendre l’annotation aussi transparente et documentaire que possible, en distinguant chaque aspect du commentaire. D’autre part, manifester l’enracinement profond dans des faits textuels, littéraires et traditionnels des interprétations proposées.