Commémoration du dies natalis du père Marie-Joseph Lagrange (10 mars 1938 – 10 mars 2026)

Aujourd’hui à midi, les frères de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem se sont réunis pour marquer le dies natalis (jour de sa naissance au Ciel) du père Marie-Joseph Lagrange, fondateur de l’École, décédé le 10 mars 1938.

En raison de la situation d’urgence actuelle, la messe commémorative a été célébrée à midi dans l’abri que la communauté utilise en cas d’alerte. La célébration était présidée par le prieur, le frère Stanisław Gurgul, et l’homélie en mémoire de la vie et de l’œuvre du père Lagrange a été prêchée par le frère Olivier-Thomas Venard.

Derrière l’autel était exposé un portrait photographique récemment restauré du père Lagrange. Celui-ci sera prochainement installé près de l’autel latéral de saint Jérôme dans la basilique Saint-Étienne.

À l’issue de la célébration, les frères ainsi que la communauté de l’ÉBAF se sont retrouvés pour un déjeuner fraternel. À cette occasion, tous ont pu savourer un gâteau spécial, en forme de livre, préparé par le frère Pierre de Marolles.

Nous présentons également ici à nos lecteurs le texte intégral de l’homélie prononcée à cette occasion :


Homélie du frère Olivier-Thomas Venard OP

pour honorer la mémoire de notre fondateur,
le frère Marie-Joseph Lagrange OP
10 mars 2026, anniversaire de sa naissance au Ciel

Notre frère prieur, Stanislaw Gurgul, a souhaité qu’en ce jour anniversaire de son rappel à Dieu nous fassions mémoire du frère Marie-Joseph Lagrange, le fondateur de notre chère École.

En ce 78ᵉ anniversaire de la mort du frère Marie-Joseph Lagrange : « Faisons l’éloge des hommes illustres » (Si 44,1), le panégyrique de celui que nous espérons voir un jour béatifié, donné en exemple à l’Église entière. Marie-Joseph Lagrange fut un héros de la science, de la patience, de la conscience et de la confiance.

À l’époque où diverses informations venues des sciences archéologique ou historiques semblaient menacer la tradition chrétienne, Marie-Joseph Lagrange fut d’abord un héros de la science. Plutôt que de se contenter d’arguments d’autorité — les plus faibles dans ce que la raison peut atteindre — il décida d’apprendre, d’étudier et de rechercher pour répondre aux questions là où elles se posaient : critique textuelle, grammaire, histoire ancienne.

« Les faits, voyons les faits et n’oublions pas : ce sont des faits bibliques qui doivent prévaloir sur nos raisons de convenance et nos habitudes d’esprit » (MH 82).

Il cultiva l’ascèse de l’étude. Formé à la vie dominicaine dans la tradition d’observance austère que le Père Cormier avait imprimée à la province de Toulouse, le Père Lagrange se tourmente qu’au couvent de Jérusalem les austérités du lever de nuit, du jeûne et de l’abstinence ne soient pas possibles. Il découvre que l’ascèse véritable est celle qui tient à sa vocation personnelle.

Au cours de la retraite de 1895, il note ceci dans son journal :

« Puissé-je ne travailler que par amour, sans aucun désir de m’instruire de ce qui n’est pas utile au salut. […] Pratiquer la discipline de l’esprit. Être très sévère pour toute lecture inutile, journaux, revues… Autant que possible, lire la plume à la main pour des recensions ou des notes d’Écriture, des analyses qui puissent servir. Et chercher la distraction dans la prière. »

Quel modèle pour nous !

Le résultat est plus de 19 000 pages imprimées, si mon souvenir est bon, que notre collègue et ami le Père Maurice Gilbert, éminent bibliste jésuite, lut intégralement en tant que censeur doctrinal pour le procès de canonisation — en esprit de pénitence, disait-il — pour les persécutions que ses confrères jésuites firent subir au pauvre Père Lagrange, et qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Car les résultats de son étude ne plurent pas à tous, en particulier ceux qui voudraient que les travaux d’un prêtre fussent marqués de « sucreries dévotes » qu’il exécrait, consacré qu’il était à l’établissement des « faits bibliques », parfois surprenants pour les tenants de pieuses légendes, mais nécessaires à la religion du Verbe incarné qui s’est dit lui-même le roi des chercheurs de vérité.

Dans ses propres mots :

« Nous ne voudrions pas que des âmes se perdent pour refuser leur adhésion à ce que l’Église ne leur demande pas de croire » (RB 6, 1897, 341-79).

Ce faisant, il opéra dans toutes les directions des discernements qui n’ont rien perdu de leur actualité. Qu’il suffise de citer ces quelques lignes de sa célèbre Méthode historique, il y a plus de 120 ans déjà :

« La première condition pour pratiquer une bonne méthode historique, c’est de ne demander à l’histoire que ce qu’elle peut donner, et, lorsqu’on a mesuré ses lacunes et ses insuffisances, […] on ne peut que remercier Dieu d’avoir placé l’Écriture sainte et tout le système de la foi dans une région qui ne dépend pas plus exclusivement de l’histoire que de la philosophie » (MH 15).

Marie-Joseph Lagrange est un héros de la patience (de l’endurance et de la résilience) : jusqu’après sa mort, il endura persécution.

Alors que le pape Léon XIII l’avait encouragé à fonder l’École, ses successeurs furent suspicieux, allèrent jusqu’à lui interdire de publier sur tel sujet ou de travailler en tel domaine… Même lorsque Pie XII rendit hommage à l’œuvre du Père Lagrange dans sa grande encyclique biblique Divino afflante Spiritu, ce fut cependant sans le nommer !

Au point que Mgr Sambi, ancien légat apostolique en Israël-Palestine, nous a dit un jour ici qu’au fond le Père Lagrange a connu l’épreuve de vivre trop tôt avec des gens qui sont morts trop tard…

Il vécut ces épreuves sous le regard de Dieu, comme autant de mortifications qui le sanctifiaient. Écoutons-le encore dans son journal, en 1897 :

« Dans la vie apostolique et d’études, on croit pouvoir se dispenser de beaucoup de mortifications […], mais Notre Seigneur a coutume de compenser cela par des critiques, des blâmes, des injustices du monde ou même de religieux : il faut se réjouir qu’il ne nous laisse pas sans sa Croix. »

Or dans toutes ces épreuves, frère Marie-Joseph fut un héros de la conscience : il sut obéir et aux autorités légitimes de l’Église et aux impératifs de sa conscience éclairée par ses études.

— Aux autorités ecclésiastiques parce que, comme il l’écrit lui-même :

« Nous suivons une excellente méthode en pratiquant la critique sans jamais perdre de vue l’autorité de l’Église, parce que la règle même de la critique, c’est de tenir compte du milieu, et que l’Église est précisément le milieu où a paru l’Écriture » (MH 19).

— Et à l’autorité de sa conscience, car jamais il ne dit vrai ce qu’il avait établi faux ni l’inverse pour plaire à quelque autorité ignorante ; mais jamais non plus il ne lui désobéit si elle était légitime : il laissa son travail non publié, ou bien il proposa de changer de domaine d’étude…

Ce qui lui permit de se tenir ainsi sur la ligne de crête des vrais chercheurs de vérité fut son amour du Christ, nourri par la liturgie.

Écoutons-le encore, à la page 2 du numéro 1 de la Revue biblique :

« J’aime entendre l’Évangile chanté par le diacre à l’ambon, au milieu des nuages de l’encens : les paroles pénètrent alors mon âme plus profondément que lorsque je les retrouve dans une discussion de revue. »

La science du Père Lagrange ne fut pas la science froide du médecin légiste qui dépèce le texte sur sa table, en se souciant peu de la Présence réelle qui y palpite. Ce fut la science vécue, consciente des conséquences de son travail dans les âmes des moins savants, qu’il voulait conforter dans la foi, dans la confiance en Dieu et en l’Église.

Car lui-même, frère Marie-Joseph Lagrange, fut enfin un héros de la confiance : en la Providence, en ses frères qui ne l’abandonneraient pas (même le Bx Père Cormier MO pourtant sévère, qui sut le défendre auprès de S. Pie X), en Jésus surtout, dont l’amour est le point fixe de tout son travail.

L’œuvre du Père Lagrange recèle un secret encore insuffisamment mis en valeur : son garde-fou contre tout relativisme n’est pas je-ne-sais quelle modération bourgeoise contre les « excès » de la critique, mais une conviction profonde, qu’il appelle « le dogme fondamental de la divinité de Jésus » (MH 28), et qui est une expérience spirituelle vécue, à la suite de saint Thomas d’Aquin et des maîtres de l’École française de spiritualité.

Quand il en parle, son langage devient presque anselmien :

« La religion a pour but de nous rapprocher de Dieu ; la plus parfaite est celle qui nous unit à lui davantage. Quand l’union est telle que l’esprit ne peut en concevoir de plus intime, nous avons atteint l’absolu autant que l’homme est capable d’y participer. Ce que notre religion catholique nous propose de croire, c’est que Dieu s’est uni à la race humaine par l’Incarnation, qu’il s’unit à nous par l’Eucharistie et par la grâce, pour nous unir à lui dans la gloire. Il semble qu’il suffit de dire ces choses pour reconnaître qu’il est impossible d’aller plus loin dans l’ordre religieux » (cf. MH 5).

En vrai dominicain qu’il était, le P. Lagrange n’a jamais séparé la prière de l’étude. Durant les trois dernières années de sa vie, à Saint-Maximin, il allait devant la grotte de Lourdes pour réciter la prière « Ô Jésus vivant en Marie », reçue de ses maîtres de Saint-Sulpice et placée en tête de son Évangile selon saint Matthieu :

« Ô Jésus vivant en Marie, venez et vivez en vos serviteurs, dans l’esprit de votre sainteté, dans la plénitude de votre force, dans la perfection de vos voies, dans la vérité de vos vertus, dans la communion de vos mystères. Dominez en nous toute puissance ennemie, en votre Esprit, et pour la gloire du Père. Amen. »

fr. Olivier-Thomas Venard OP

Une version PDF de la prière pour la glorification du père Marie-Joseph Lagrange est disponible ici :

Prière pour la glorification du serviteur de Dieu Marie-Joseph Lagrange