UN ÉTÉ AU MILIEU DES TESSONS À AMMAN

Comme depuis plusieurs années, les frères Jean-Baptiste Humbert et Jean-Michel de Tarragon ont passé leur été à Amman, en Jordanie, à travailler en vue de la publication des fouilles menées à la citadelle d’Amman. Le fr. Jean-Baptiste nous raconte cet été, passé à trier des tessons :

« En 1988, Fawzi Zayadine, numéro deux du Service des antiquités de Jordanie et ancien de l’École biblique, nous avait invités à le rejoindre pour conduire des fouilles sur la terrasse basse de la citadelle d’Amman, la capitale royale de Rabbat Ammon. Nous devions montrer l’intérêt archéologique de ce grand espace pour empêcher le projet de construction d’un grand hôpital au cœur de quartiers populaires, surpeuplés. Quatre campagnes entre 1988 et 1994 ont été menées avec succès interrompues dans les remous politiques consécutifs à la guerre du Golfe. Le premier grand chantier a mis au jour une partie du palais du VIII e s. av. J.-C. où gisait une centaine de poteries, la vaisselle du roi. Le second a dégagé la fortification de la terrasse soutenue par l’énorme rempart du Bronze moyen. Quatre remparts y sont juxtaposés sur une épaisseur de presque 8 m et empilés sur 9 m de hauteur. L’habitude avait été prise, dans les premiers siècles de l’ère, de jeter la poterie par-dessus le mur. Nous avons recueilli à son pied des centaines de seaux de tessons, dans un modeste sondage de la vaste nappe de rejet. Les poubelles antiques font notre bonheur.

Sacs de tessons à trier

Un premier tri sur place, du produit des deux chantiers, nous avait laissé quand même 8 m 3 de tessons en sacs étiquetés, entreposés en piles chez nos bédouins, dans un cabanon sans fenêtre. Vingt-cinq ans plus tard, nous avons décidé de consacrer l’Atelier d’Amman, annuel et en été, à la sélection de la poterie en vue de l’étude à venir. Vacances studieuses et affairées.

Premier tri des tessons

L’Atelier s’est maintenu les mois de juillet et août avec la valeureuse équipe qui, d’année en année, a acquis compétences et efficacité sous la houlette de J.-B. Humbert : J.-M. de Tarragon intendance et photographie, Manon Saenko, restauration et enregistrement électronique des données (et cordon bleu fort appréciée), Mariusz Burdajewicz chargé de la typologie de la poterie de l’âge du Fer, Louis de Lisle au dessin avec maîtrise incontestée de l’iconographie informatisée, Simon Brelaud au dessin et chargé de la typologie de la poterie romaine. Nous a rejoint un jeune dominicain de Paris, Etienne d’Ardailhon Miramon, qui a soulevé le voile de l’Orient en s’initiant au traitement de la documentation archéologique ; il a tenu beaucoup de soin et de ténacité le poste de la macrophotographie des 1500 échantillons des pâtes céramiques. Merci Étienne. En outre, nous avons nourri cinq chats.

Lavage des tessons

Dessins des tessons par Louis de Lisle

Reconstitution des poteries par Manon Saenko

Fr. Etienne d’Ardailhon Miramon à l’atelier de macrophotographie

Le travail a commencé dans le village bédouin où les m 3 gisaient sans bouger sous une épaisse couche de poussière. Le travail a été mené tambour battant, sept jours sur sept et dix heures par jour. Nous avons trié 860 sacs dont le calcul statistique précise qu’ils contenaient 60 000 tessons. Nous en avons sélectionné 1500…. Certains sacs ont permis le remontage de quelques vases complets. Chaque tesson, qui pour nous est comme bijou, est examiné, nettoyé, décrit, dessiné, photographié, échantillonné, et classé. Le travail est ardu et serait monotone s’il ne débouchait pas sur la construction d’une typologie comme une grande fresque de la vaisselle du VIIIe s. puis de l’époque romaine dont les milliers de dessins, collés sur le mur, déploient les belles planches de poteries de l’édition à venir. Ceux qui ont cassé les vases il y a plus de 2000 ans ne pouvaient se douter qu’ils soulèveraient, plus tard, tant d’enthousiasme.

Cageot de tessons triés et nettoyés

Il ne nous reste plus qu’un m 3 pour l’année prochaine. Avis aux amateurs… »